« Ce Ministère ne sert à rien »
Dans ce livre sur l’histoire du ministère de la Jeunesse et des Sports, institution souvent sous-estimée comme le rappelle le titre, Michel Héluwaert retrace 90 ans d’action publique par l’Etat et les mouvements d’éducation populaire.
Vous avez choisi ce titre provocant, qui reprend l’expression d’un ancien ministre. De quoi est-il révélateur ?
C’est l’expression d’un ancien ministre de l’Education, avant le tournant du siècle, connu pour ses formules provocantes. Cela ne résume pas mon opinion mais traduit bien je pense la façon dont ce ministère a longtemps été considéré. Ce ministère, qui a aujourd’hui 90 ans, fut un réel levier d’action publique malgré ses difficultés et son action aujourd’hui doit être reconsidérée.
Pour comprendre cette situation, votre livre retrace la façon dont l’Etat a pris en charge les questions de jeunesse à travers ce ministère. Pouvez-vous nous en présenter les grandes étapes ?
Jusqu’en 1936, l’Etat ne s’occupe de la jeunesse qu’à travers l’instauration de deux obligations, l’instruction et la conscription. Avec le Front Populaire et l’instauration des congés payés, les travailleurs accèdent aux loisirs sportifs et l’Etat crée un Sous-secrétariat d’État aux Sports et Loisirs, dans une vision hygiéniste. Il dépend du Ministère de la santé, a peu de moyens et dépend des autres ministères, il ne fait pas directement référence à la jeunesse.
La prise en charge de la jeunesse par l’Etat apparaît avec le régime de Vichy, seuls 7% des jeunes adhéraient alors à un mouvement de jeunesse et les activistes d’extrême-droite avaient pour projet une HitlerJugend à la française. Mais le nouveau Bureau des Mouvements de jeunesse a pu travailler en sous-main pour le bloquer.
C’est le Gouvernement Provisoire de la République à Alger (1943-44) qui institue un nouveau principe ministériel dénommé Jeunesse & Sports. Il met en place des principes qui sont repris à la Libération. Cependant une frontière se crée rapidement entre la face sport décrétée bonne, voire nécessaire, à l’éducation des jeunes et la face Jeunesse-éducation populaire que les establishments politiques et associatifs voient comme dangereuse dès lors qu’ils ne la maîtrisent pas.
Jusque dans les années 1980, avec l’avènement de l’État-providence, le rôle de l’État se développe avec l’élaboration d’orientations nationales et de réglementations en matière d’encadrement des enfants et des jeunes. Puis à partir de 1983, l’Etat encourage la territorialisation de l’action publique.
Ce ministère a donc toujours été l’objet de tensions, entre sport et jeunesse, administrations et éducation populaire, courants laïques et confessionnels, Etat central et territoires…
On voit que les mouvements de jeunesse et d’éducation populaire ont joué un rôle important, bien avant l’Etat puis avec lui et avec une vision différente.
Depuis 1870 et jusqu’à 1936, l’action publique auprès de la jeunesse est principalement portée au niveau local par des œuvres et des mouvements de jeunesse ainsi que par les municipalités, sur les questions éducatives, sanitaires et sociales.
Ces acteurs avaient un rôle de protection et pratiquaient le plus souvent une forme d’éducation populaire. Il s’agissait de trouver, à partir de leur vision du monde, un moyen de libération sociale/sociétale de la partie de la société qu’ils estimaient devoir prendre en charge.
Ce genre de vision est commun aux laïques, religieux ou politiques. Un mouvement de jeunesse porte un projet « éducatif » au sens du latin e ducare, conduire hors de … Il s’agit de définir les moyens d’aider les jeunes à quitter leur état social (sociétal) vers celui qui lui semble meilleur et de trouver des formes d’action adaptées à sa vision de la société. Dans l’éducation populaire, tout est dans tout (et réciproquement) mais éduquer n’est pas professer. Dans la vision de Jules Ferry éduquer l’enfant c’est l’instituer, dans la vision du mouvement de jeunesse et d’éducation populaire c’est instituer le citoyen.
Différents courants de ce mouvement ont joué un rôle dans la construction du Ministère Jeunesse et Sports : le mouvement ouvrier, les patronages religieux, les associations laïques, le scoutisme, les clubs sportifs, les universités populaires…
Quelle place et rôle des collectivités locales dans ce paysage ?
Nous avons plus de 35000 communes, dont quelques-unes sans habitants, une situation unique en Europe. La majorité d’entre elles, dépendant du bon vouloir de l’Etat, manque cruellement de moyens pour agir. Le Ministère de la Jeunesse et des Sports est intervenu dans ce milieu par ses actions-objectifs (1000 piscines, 1000 clubs, 5000 tennis, 10000 terrains de football, 100 golfs naturels…) qui ont offert à ces communes-paroisses rurales de mettre en œuvre nombre de projets novateurs en matière de jeunesse, de sport et d’éducation populaire. Ses agents de la Jeunesse Ouvrière et Rurale ont agi dans le but de développer le sport dans sa fonction de lien social. D’autres, relevant de la jeunesse, y ont facilité l’installation des MJC porteuses de culture populaire, donc d’émancipation sociétale. En milieu urbain la donne a surtout dépendu de la taille des communes.
Vous concluez par la nécessité d’un redéveloppement de l’éducation populaire et de la décentralisation, avec l’idée d’un « Sportjugend à la française ». En quoi consiste ce modèle ?
C’est, simple exemple, une forme d’UCPA à l’allemande, ouverte à l’ensemble des pratiques sportives et des associations qui les contrôlent à postériori. La structure de cet organisme qui définit des objectifs est centrale mais les actions sont menées par les Länder. Il peut être mis en œuvre en France.
Le Ministère de la jeunesse et de l’éducation populaire aurait alors à définir des principes d’action que les Régions et Métropoles-régions auraient à mettre en œuvre avec l’aide, sous une forme de contrôle de légalité, de ses référents locaux chargés de lancer les idées et de suivre leur évolution.
La décolonisation de la province n’est pas un mythe. Elle est possible et ouvrira les territoires à de nouvelles aventures. Rien n'interdit, sauf à écouter les opposants à toute réforme, à tout progrès, d’y créer parmi d‘autres options et dans l’héritage de ce ministère qui ne sert à rien, un dispositif d’Éducation populaire. Sous l’autorité des élus, des opérateurs de reliance auront, car la citoyenneté passe par la culture, la mission de rendre le peuple à la culture et la culture au peuple. Ils les aideront, avec l’aide des associations à but non lucratif, dont ils auront facilité l’existence, à créer et développer des communautés du bien vivre ensemble.
L’essor de Territoires d’Éducation Populaire peut apparaître comme une utopie. Élisée Reclus dit que l’utopie est la réalité…

Michel Héluwaert a été élu national d’un mouvement de jeunesse, élu départemental d’un syndicat d’enseignant, Instituteur, Maître de Cours complémentaire, cadre administratif de l’Éducation nationale, puis Inspecteur de la Jeunesse & des Sports. Il est titulaire d’un doctorat en Science politique.
Ce ministère ne sert à rien, Editions Le lys bleu
Préface de Jonathan Bocquet, Président de l’Anacej

