La démocratie d'initiative et d’interpellation citoyenne, troisième pilier de la démocratie

Mis à jour : sept. 16

Chercheuse en sciences politiques, enseignante à l’école de l’Aménagement durable des territoires, Hélène Balazard est spécialisée dans les problématiques de l’action collective, de l’empowerment, de la démocratie participative, de la lutte contre les discriminations. Elle est notamment l’auteure de l’ouvrage

« Agir en démocratie » aux éditions de l’Atelier. Pour l’Anacej, elle esquisse les lignes de la démocratie d’initiative et d’interpellation citoyenne.


Image d'archive ©Anacej

Comment mettre en œuvre une véritable participation des enfants, des jeunes et des citoyens en général à l’élaboration des politiques publiques ?

La démocratie participative est sensée combler les lacunes de la démocratie représentative, mais elle a aussi ses limites. Les conseils de citoyens, y compris ceux d’enfants et de jeunes, sont surtout consultatifs, ils n’ont pas beaucoup de pouvoir de décision. Ils jouent bien sûr un rôle positif car ils permettent de donner la parole aux citoyens, jeunes ou moins jeunes. Mais est-ce que cela permet d’aboutir à des changements ? C’est moins sûr. C’est pour cela qu’il faut aller plus loin, vers la démocratie d’initiative et d’interpellation citoyenne.

Quelle est cette forme de démocratie ?

La démocratie d’interpellation, troisième pilier de la démocratie, c’est celle où les citoyens, par des actions autonomes, interpellent les pouvoir publics et privés sur telle ou telle problématique. Elle pose la question suivante : comment les citoyens en démocratie peuvent agir de manière autonome, sans forcément se conformer à une offre de participation ? Car il faut admettre qu’en matière de participation, l’offre ne correspond pas souvent à la demande. Pire, elle peut renforcer les inégalités car ce sont toujours les mêmes qui participent dans un processus consultatif : ceux qui ont un capital scolaire ou social plus élevé, ceux qui votent. Les personnes défavorisées restent en général à l’écart des consultations, elles ont tendance à s’autocensurer. Or il faut essayer de faire un dialogue le plus égalitaire possible.

Comment cette démocratie se met-elle en œuvre ?

Il existe des « organisateurs » de l’interpellation, qui accompagnent des mobilisations notamment dans les quartiers populaires et forment au leadership leurs habitants afin de les aider à interpeler les pouvoirs pour résoudre un problème. Les organisateurs accompagnent les personnes défavorisées à faire pression sur ceux et celles qui sont en mesure de résoudre leurs problèmes. En quoi consiste une campagne ? Comment la lancer ? Comment mener une négociation ? C’est à toutes ces questions que les habitants sont formés.

On retrouve les organisateurs au sein de « l’Alliance Citoyenne » à Grenoble, par exemple, ou dans le collectif « Si on s’alliait » à Rennes. Ils accompagnent donc les personnes les plus éloignées de la vie politique à lancer des campagnes qui visent l’égalité des droits et de chances, la dignité, la solidarité.

Ils forment les habitants des quartiers populaires, afin qu’ils puissent devenir organisateurs à leur tour. C’est proche du concept d’empowerment.

Comment définiriez-vous ce concept ?

On peut le définir comme le développement d’un pouvoir d’agir. C’est tout ce qui est lié à la conscientisation et à l’action sur des problématiques liées soit à un quotidien local, soit à des enjeux plus globaux. Il faut redonner aux personnes une confiance en leur capacité d’agir, renforcer leur conscience qu’en agissant collectivement on peut améliorer les choses.

Quelles sont les conditions de la réussite de la démocratie d’interpellation ?

Dans les cours d’éducation civique, l’Education nationale ne donne pas aux collégiens les clés pour s’organiser. Elle enseigne ce qu’est la démocratie représentative, avec ses institutions, mais ne livre pas de vision plus globale sur les autres formes de démocratie, qu’elle soit participative ou d’initiative citoyenne. Il faut une révolution au sein de l’Education nationale pour que nos jeunes deviennent citoyens le plus tôt possible.

Quels sont les écueils à éviter pour conduire une telle démarche ?

Le premier écueil, c’est lorsque les organisateurs prennent trop de place. Jusqu’où ils accompagnent les citoyens vers l’empowerment et l’émancipation ? A quel moment ils commencent à verser dans la manipulation ? C’est dur de créer de la participation sans rentrer dans de nouveaux modes de domination.

Comment les élus réagissent-il à ces nouveaux modes de démocratie ?

Parmi les élus, certains ont besoin de ces mobilisations citoyennes pour accomplir des changements qu’ils ont du mal à faire advenir. Ils peuvent s’appuyer sur ces mouvements lorsqu’ils engagent des bras de fer avec des lobbies de grands groupes industriels, par exemple. Mais d’autres élus sont moins réceptifs et peuvent y voir une critique de leur légitimité.

Pouvez-vous donner un exemple de démocratie d’interpellation ?

En juillet 2012, une école primaire à Grenoble brûle. Elle doit être fermée. Les élus décident de répartir les enfants sur trois autres établissements scolaires, en prétextant qu’ils manquent de moyens pour la reconstruction de l’école. Une mobilisation des parents et des élèves émerge alors. Les organisateurs

d’ « Alliance citoyenne » les accompagnent. Avec eux, ils épluchent les budgets municipaux, ils font une enquête sur les coûts liés à la reconstruction de l’école, ils trouvent des marges de manœuvre.

Un jour, ils organisent une action symbolique : composer une classe d’école au sein de la mairie pendant le conseil municipal. Ils préviennent les médias. Interpellés, les élus pensent que les enfants sont manipulés. « Savez-vous pourquoi vous êtes là ? », leur demandent-ils. Les enfants, préparés en amont, expliquent et argumentent leur propos. Piqués au vif, les élus réagissent. L’école sera reconstruite pour la rentrée suivante.


L’utilité de cette mobilisation est triple. D’abord, elle permet de trouver des solutions à des problèmes et d’œuvrer pour une meilleure justice sociale : les enfants retrouvent un accès digne à l’école. Ensuite, elle développe le pouvoir d’agir des personnes, y compris des enfants. Enfin, elle permet d’améliorer les relations au sein de la société et de susciter des rencontres. Elle renforce la cohésion sociale.


Propos recueillis par Rouja Lazarova pour l'Anacej


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